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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 10:25
La pensée unique


Englués. Dans les démocraties actuelles, de plus en plus de citoyens libres se sentent englués, poissés par une sorte de visqueuse doctrine qui, insensiblement, enveloppe tout raisonnement rebelle, l’inhibe, le trouble, le paralyse et finit par l’étouffer. Cette doctrine, c’est la pensée unique, la seule autorisée par une invisible et omniprésente police de l’opinion.

Depuis la chute du mur de Berlin, l’effondrement des régimes communistes et la démoralisation du socialisme, l’arrogance, la morgue et l’insolence de ce nouvel Evangile ont atteint un tel degré qu’on peut, sans exagérer, qualifier cette fureur idéologique de moderne dogmatisme.

Qu’est-ce que la pensée unique ? La traduction en termes idéologiques à prétention universelle des intérêts d’un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international. Elle a été, pour ainsi dire, formulée et définie dès 1944, à l’occasion des accords de Bretton-Woods. Ses sources principales sont les grandes institutions économiques et monétaires - Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation de coopération et de développement économiques, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, Commission européenne, Banque de France, etc. - qui, par leur financement, enrôlent au service de leurs idées, à travers toute la planète, de nombreux centres de recherches, des universités, des fondations, lesquels, à leur tour, affinent et répandent la bonne parole.


photo rajout personnel


Ce discours anonyme est repris et reproduit par les principaux organes d’information économique, et notamment par les « bibles » des investisseurs et des boursiers - The Wall Street Journal, Financial Times, The Economist, Far Eastern Economic Review, les Echos, Agence Reuter, etc. -, propriétés, souvent, de grands groupes industriels ou financiers. Un peu partout, des facultés de sciences économiques, des journalistes, des essayistes, des hommes politiques, enfin, reprennent les principaux commandements de ces nouvelles tables de la loi et, par le relais des grands médias de masse, les répètent à satiété. Sachant pertinemment que, dans nos sociétés médiatiques, répétition vaut démonstration.


Le premier principe de la pensée unique est d’autant plus fort qu’un marxiste distrait ne le renierait point : l’économique l’emporte sur le politique. C’est en se fondant sur un tel principe que, par exemple, un instrument aussi important dans les mains de l’exécutif que la Banque de France a été, sans opposition notable, rendu indépendant en 1994 et, en quelque sorte, « mis à l’abri des aléas politiques ». « La Banque de France est indépendante, apolitique et transpartisane », affirme en effet son gouverneur, M. Jean-Claude Trichet, qui ajoute cependant : « Nous demandons de réduire les déficits publics », [et] « nous poursuivons une stratégie de monnaie stable (1) ». Comme si ces deux objectifs n’étaient pas politiques ! Au nom du « réalisme » et du « pragmatisme » - que M. Alain Minc formule de la manière suivante : « Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société. La démocratie n’est pas l’état naturel de la société. Le marché, oui. (2) » -, l’économie est placée au poste de commandement. Une économie débarrassée, il va de soi, de l’obstacle du social, sorte de gangue pathétique dont la lourdeur serait cause de régression et de crise.

LES autres concepts-clés de la pensée unique sont connus : le marché, idole dont « la main invisible corrige les aspérités et les dysfonctionnements du capitalisme », et tout particulièrement les marchés financiers, dont « les signaux orientent et déterminent le mouvement général de l’économie » ; la concurrence et la compétitivité, qui « stimulent et dynamisent les entreprises, les amenant à une permanente et bénéfique modernisation » ; le libre-échange sans rivages, « facteur de développement ininterrompu du commerce, et donc des sociétés » ; la mondialisation aussi bien de la production manufacturière que des flux financiers ; la division internationale du travail, qui « modère les revendications syndicales et abaisse les coûts salariaux » ; la monnaie forte, « facteur de stabilisation » ; la déréglementation ; la privatisation ; la libéralisation, etc. Toujours « moins d’Etat », un arbitrage constant en faveur des revenus du capital au détriment de ceux du travail. Et une indifférence à l’égard du coût écologique.

La répétition constante, dans tous les médias, de ce catéchisme (3) par presque tous les hommes politiques, de droite comme de gauche (4), lui confère une telle force d’intimidation qu’elle étouffe toute tentative de réflexion libre, et rend fort difficile la résistance contre ce nouvel obscurantisme (5).

On en viendrait presque à considérer que les 17,4 millions de chômeurs européens, le désastre urbain, la précarisation générale, la corruption, les banlieues en feu, le saccage écologique, le retour des racismes, des intégrismes et des extrémismes religieux, et la marée des exclus sont de simples mirages, des hallucinations coupables, fortement discordantes dans ce meilleur des mondes qu’édifie, pour nos consciences anesthésiées, la pensée unique.

Ignacio Ramonet.

Édition imprimée — janvier 1995 — Page 1
Citation:
(1) Le Monde, 17 décembre 1994.

(2) Cambio 16, Madrid, 5 décembre 1994.

(3) Témoignage exemplaire de cette pensée dominante : la France de l’an 2000, rapport au premier ministre, éditions Odile Jacob, Paris, 1994.

(4) On connaît la célèbre réponse de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre socialiste de l’industrie ; à la question : « Qu’est-ce qui va changer si la droite l’emporte ? », il répondit : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » The Wall Street Journal Europe, 18 mars 1993.

(5) Est-ce pour cela que plusieurs intellectuels, dont Guy Debord, ont préféré, ces dernières semaines, se suicider ?


Comment sortir de la pensée unique


Les expériences du professeur Stanley Milgram, menées aux Etats-Unis dans les années 1960, ont établi l’influence insoupçonnée d’une autorité ou d’un consensus sur le jugement des individus. De quoi décourager toute personne désirant transformer la société ? Pas vraiment : ces expériences ont également montré comment une minorité active pouvait faire évoluer une opinion majoritaire.
Tom Stafford


Tom Stafford est docteur en psychologie et journaliste freelance. Contact : t.stafford@shef.ac.uk.


Les expériences du professeur américains Stanley Milgram (1933-1984) à l’université de Yale dans les années 1960 ont été sans doute les plus importantes jamais réalisées en psychologie. (1) Ce professeur étudiait « le dilemme de l’obéissance » : comment des gens normaux peuvent-ils oublier leur sens moral sous l’influence d’une autorité malveillante ? Alors que l’objectif des recherches Milgram était la compréhension des nazis, ses découvertes pourraient tout aussi bien expliquer notre complaisance face aux injustices actuelles.

Les teste de Milgram
Les participants aux tests de Milgram furent recrutés par petite annonce. Pour 4 dollars de l’heure, les volontaires acceptaient de participer à une expérience sur l’apprentissage et la mémoire. Ces volontaires rencontraient dans la salle d’attente un autre « volontaire » - un acteur, lui – un homme à lunettes de petite taille et d’allure sympathique. Un responsable de l’expérimentation arrivait alors et choisissait « au hasard » l’acteur pour jouer le rôle de « l’apprenant » et le véritable volontaire pour être le professeur. On expliquait au « professeur » que l’expérience visait à connaître le rôle de la punition physique dans le processus de mémorisation : des chocs électriques étant admninistrés à l’apprenant à chaque réponse fausse. On montrait au professeur un générateur contenant une gamme de 30 boutons correspondant chacun à des voltages allant de 15 à 450 volts. Chaque bouton comportait une légende : du choc léger jusqu’à « danger : choc grave », les deux derniers boutons n’étant pas décrits mais simplement labellisés par des croix « XXX ». L’expérimentateur et le « professeur » attachaient ensuite l’apprenant à une (fausse) chaise électrique. Puis, dans une autre pièce séparée par une vitre de l’apprenant, le « professeur » s’installait derrière l’appareil avec l’expérimentateur à ses côtés. On demandait au « professeur » d’accroître l’intensité du choc à chaque réponse erronée. « L’apprenant » avait un texte truffé de réponses fausses lui indiquant les réactions à simuler au cours de l’interrogatoire. A 75 volts, il se mettait à gémir. A 120, il criait que les chocs étaient douloureux. A 150, il suppliait que l’on mette fin à l’expérience. Ses protestations se muaient en cris d’agonie à 270 volts. A 300, il criait qu’il ne répondrait plus aux questions – l’expérimentateur informait alors le « professeur » que l’absence de réponse équivalait une réponse fausse. Au delà de 315 volts l’apprenant était silencieux.

Des résultats effarants
La question à laquelle Stanley Milgram voulait répondre par de telles expériences était simple. Quelle proportion de gens normaux irait jusqu’à administrer des chocs mortels ? Quelle proportion de gens serait prête à tuer un innocent pour 4 dollars avec l’aval d’un professeur de psychologie ? Les participants n’étaient pas obligés de continuer, on ne les y incitait que verbalement. S’ils interrogeaient l’expérimentateur, il répondait qu’il assumait la pleine responsabilité de l’expérience. « Continuez » répondait-il à toute question supplémentaire.
Avant de publier les résultats, Milgram demanda à un groupe de psychiatres quelle était, à leur avis, la proportion de gens susceptibles d’administrer des chocs mortels. Ces experts ont répondu 1 pour mille. La vraie proportion était en réalité… 65 pour cent. La morale de la recherche de Milgram est claire : nous devons nous méfier des systèmes pervers plus que des personnes. Nous avons tous la capacité à commettre des actes criminels et abandonnons notre sens moral dans des situations mettant à nu notre faiblesse.

65 % des gens peuvent devenir des assassins sous l’influence d’une pensée dominante


Comportement sous influence
Pour savoir de quelle manière différents facteurs influent sur le comportement des gens, Milgram a introduit un certains nombre de variantes dans ses expériences. Comme par exemple, le rôle de la proximité physique de la victime : dans 30 pour cent des cas, au lieu de 65, les gens administraient un choc mortel si la victime était dans la même pièce. Une autre variante montrait que le fait de faire partie d’un groupe diminuait encore le sens de la responsabilité. Lorsque le volontaire appartient à un groupe de trois personnes, dont deux sont des acteurs, la proportion de gens obéissant jusqu’à administrer un choc létal va jusqu’à 93 pour cent.
Toute personne normalement constituée devrait avoir des doutes, mais Milgram a montré que les gens n’en tenaient pas compte si les autres obéissaient à l’expérimentateur. Or, des « dissidents » permettaient aux volontaires de s’apercevoir que leurs doutes étaient légitimies. Lorsque l’on fait part de ses doutes, les gens se mettent à prendre conscience qu’ils ont raison de s’inquiéter et tort de se taire. C’est pourquoi à une époque où une société toujours plus atomisée est sous l’influence de médias toujours plus concentrés, la formation de liens ordinaires au niveau de la communauté est la chose la plus radicale à faire.

Le professeur Charlan Nemeth, de l’université de Californie de Berkeley, a fait des recherches sur l’effet de la dissidence sur les groupes de décision pendant vingt-cinq ans. Il en conclut que « l’expression d’un désaccord, même infondé, stimule des pensées menant à des solutions meilleurs et plus créatives. Alors que l’on va rejeter la personne en désaccord, on sera plus à même de s’informer de la question. On multipliera les stratégies pour résoudre les problèmes. Lorsqu’il y a unanimité, on a tendance à mépriser l’opinion opposée, tirer des conclusions hâtives et présupposer qu’il y a unanimité. »

L’influence d’une minorité
Les gens qui semblent avoir l’avis majoritaire peuvent adopter des opinions exprimées par une minorité lorsqu’on les interroge personnellement sur leurs opinions en privé.


Ainsi, une expérience célèbre consiste à demander à des groupes de dire la couleurs d’une série de diapositives teintes en bleu et en vert. Chaque groupe de volontaires contient deux intrus affirmant voir des diapositives bleues alors qu’elles sont vertes. Pendant l’expérience, le groupe minoritaire exerce un effet modeste mais certain : un faible nombre de personnes disaient elles aussi voir du bleu à la place du vert. Mais l’effet le plus intéressant se trouve après l’expérience.

En privé, on demande aux participants d’observer une échelle de couleur continue entre le bleu et le vert et d’indiquer l’endroit où selon eux le bleu devient vert. Les participants, même ceux qui ne paraissaient pas avoir été influencés pendant l’expérience, ont davantage tendance à estimer une couleur limite « bleue » qu’un groupe témoin. Conclusion : la minorité modifie la perception de l’ensemble du groupe.

Il n’y a pas de résistance réelle sans liens communautaires !


La plupart des psychologues interprètent ce genre d’effet dans le cadre proposé par Serge Moscovici. (2)
Selon lui, alors que les majorités ont tendance à influer les gens dans le sens d’une adhésion ouverte et imédiate, les minorités agissent par une évolution plus longue. Cette influence peut être si subtile que les gens affectés ne s’en aperçoivent pas.

En effet, les sujets exposés à la désobéissance dans les études de Milgram affirmaient ne pas avoir été affectés par le comportement des « dissidents ». Interrogés à propos de l’expérience sur la mémorisation, ils ajoutaient qu’ils auraient cessé l’administration de chocs de toute façon. Les résultats expriment le contraire : la conformité avec les ordres de l’expérimentateur était beaucoup plus élevée en présence d’autres personnes lui obéissant.
On pourrait conclure que l’influence d’une minorité dissidente est rarement reconnue et ne fait jamais l’objet d’une quelconque reconnaissance et de remerciements.

Le conformisme est le coté peu reluisant de la sociabilité. Tout comme il est naturel pour nous d’aimer, de partager, de secourir il est naturel de prendre exemple sur la majorité, d’agir comme les autres, se taire avec les autres. Les recherches de Milgram exposent la puissance de ce conformisme. Mais une telle recherche contient de l’espoir : les voix dissidentes ont néanmoins un pouvoir important.
 Alors la morale est claire : même si vous vous sentez impuissants en tant que minorité, vous avez un pouvoir d’influence. Mais n’attendez pas qu’on vous remercie !


Notes
(1) Stanley Milgram, Soumission à l’autorité : un point de vue expérimental, Traduction de Obedience to authority : an experimental view par Emy Molinié, Calmann-Lévy, Paris, 1974.

(2) Serge Moscovici, La soumission à l’autorité, Calmann Levy 1994 (1974 pour l’édition américaine).
Psychologie des minorités actives, Serge Moscovici, éd. Puf, 1979, Paris. Edition originale : Social influence and social change, Academic press, 1976, Londres.



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Published by axiome - dans Dossier
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